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Archive for the ‘citation’ Category

Sebald (Austerlitz): parole, mémoire, écriture, langue

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Austerlitz (traduction Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002)

parole

p. 18. J’ai d’emblée été étonné de la façon dont Austerlitz élaborait ses pensées en parlant, de voir comment à partir d’éléments en quelque sorte épars il parvenait à développer les phrases les plus équilibrées, comment, en transmettant oralement ses savoirs, il développait pas à pas une sorte de métaphysique de l’histoire et redonnait vie à la matière du souvenir.

mémoire

pp. 30/1. Même maintenant où je m’efforce de me souvenir, où j’ai repris le plan en forme de crabe de Breendonk et lis en légende les mots anciens bureau, imprimerie, baraquements, salle Jacques-Ochs, cachot, morgue, chambre des reliques et musée, l’obscurité ne se dissipe pas, elle ne fait que s’épaissir davantage si je songe combien peu nous sommes capables de retenir, si je songe à tout ce qui sombre dans l’oubli chaque fois qu’une vie s’éteint, si je songe que le monde pour ainsi dire se vide de lui-même à mesure que plus personne n’entend, ne consigne ni ne raconte les histoires attachées à tous ces lieux et ces objets innombrables qui n’ont pas, eux, la capacité de se souvenir, des histoires comme par exemple celle qui, pour la première fois depuis cette époque, me revient à présent à l’esprit tandis que j’écris, l’histoire de ces paillasses fantomatiques recouvrant le bois des châlits superposés et qui, leur bourre s’étant décomposée avec les ans, avaient perdu volume et épaisseur, s’étaient ratatinées comme si elles étaient les enveloppes mortelles – oui, c’est, il m’en souvient, ce que je m’étais dit à l’époque -,les enveloppes mortelles de ceux qui gisaient naguère en ce lieu au milieu des ténèbres.

écriture

p. 144/5. Peut-être avais-je déjà, me dit-il, depuis nos premières conversations d’Anvers, une idée de l’éclectisme de ses intérêts, de son mode de pensée et du caractère de ses remarques et commentaires, toujours sous le signe de l’improvisation, au mieux consignés de manière provisoire, et s’étalant pour finir sur des milliers de pages. A Paris déjà, j’ai songé à rassembler mes études en volume, mais par la suite j’en ai toujours reculé la rédaction. Les diverses conceptions que j’ai eues à diverses époques de ce livre allaient de l’œuvre en plusieurs tomes organisée selon un plan descriptif et systématique jusqu’à une série d’essais sur des thèmes tels que l’hygiène et l’architecture pénitentiaire, les temples profanes, l’hydrothérapie, les jardins zoologiques, partir et arriver, ombre et lumière, vapeur et gaz, et d’autres choses encore. Bien sûr, au premier examen des papiers que j’avais sortis de l’institut pour les rapatrier ici, Alderney Street, il s’est avéré qu’il s’agissait pour la plupart d’ébauches désormais controuvées, fausses, en un mot inutilisables. J’ai entrepris de retailler et de refondre ce qui me semblait à peu près tenir debout pour faire revivre devant mes propres yeux, un peu comme en feuilletant un album, un paysage parcouru par le promeneur mais qui, déjà, a presque sombré dans l’oubli. Mais les efforts déployés pendant des mois pour mener à bien ce projet m’ont semblé se solder par des résultats de plus en plus pitoyables et le simple fait d’ouvrir ces gros volumes et de tourner ces innombrables pages écrites de ma main au fil des années m’inspirait désormais un sentiment sans cesse accru de répulsion et de dégoût, dit Austerlitz.

langue

p. 148. Si l’on considère la langue comme une vieille ville avec son inextricable réseau de ruelles et de places, ses secteurs qui ramènent loin dans le passé, ses quartiers assainis et reconstruits et sa périphérie qui ne cesse de gagner sur la banlieue, je ressemblais à un habitant qui, après une longue absence, ne se reconnaîtrait pas dans cette agglomération, ne saurait plus à quoi sert un arrêt de bus, ce qu’est une arrière-cour, un carrefour, un boulevard ou un pont. L’articulation de la langue, l’agencement syntaxique de ses différents éléments, la ponctuation, les conjonctions et jusqu’aux noms désignant les choses les plus simples, tout était enveloppé d’un brouillard impénétrable. Ce que j’avais écrit par le passé, cela surtout, était devenu incompréhensible. Je me disais sans arrêt: une telle phrase, c’est quelque chose qui prétend avoir un sens, en réalité ce n’est qu’un pis-aller, une sorte d’excroissance générée par l’incertitude avec laquelle, un peu sur le modèle des plantes et des animaux marins avec leurs tentacules, nous explorons à tâtons l’obscurité qui nous entoure.

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Written by cercamon

20 juillet 2017 at 14:52

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Laudator Temporis Acti: Reading Only the Beginning of Long Books

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« Dans l’antiquité, comme aujourd’hui, seule une petite partie de ceux qui commençaient à lire de longs livres les finissaient effectivement. Malgré le sage conseil du Solon hérodotéen de regarder la fin (1.32.9) comparativement peu de lecteurs se sont empressés pour voir comment Hérodote présentait la conclusion du conflit intercontinental dont il dessinait les origines au début de son œuvre. Si le dernier chapitre contient un message d’une signification profonde pour l’interprétation de l’Enquête comme un tout, la majorité des lecteurs dans l’Égypte romaine l’ont manqué. La popularité relative des différents livres est conforme à l’impression que nous donne les citations des auteurs anciens, païens comme chrétiens; le livre 1 vient en tête et de loin. »

Source : Laudator Temporis Acti: Reading Only the Beginning of Long Books

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4 septembre 2016 at 17:48

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The biggest threat to democracy? Your social media feed | World Economic Forum

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The biggest threat to democracy?

Source : The biggest threat to democracy? Your social media feed | World Economic Forum

« au lieu de créer un type idéal d’agora numérique, qui permettrait aux citoyens d’exprimer leurs préoccupations et de partager leurs espoirs, l’internet a en fait accru le conflit et la ségrégation idéologique entre des vues opposées, accordant une influence disproportionnée aux opinions les plus extrêmes. »

« Rousseau a prévu dans le livre 4 du Contrat social que: « quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir […], l’intérêt commun s’altere & trouve des opposans, l’unanimité ne regne plus dans les voix, la volonté générale n’est plus la volonté de tous, il s’élêve des contradictions des débats, & le meilleur avis ne passe point sans disputes. » »

Written by cercamon

3 septembre 2016 at 10:59

Comment nos cerveaux fabriquent les souvenirs

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« Il se peut qu’il soit impossible pour les humains ou pour tout autre animal d’amener un souvenir à la conscience sans l’altérer d’une manière ou d’une autre. (…) Les souvenirs regardant un évènement comme le 11 septembre pourraient être particulièrement susceptible [d’être altérés] parce que nous avons tendance à les rejouer encore et encore dans notre esprit ou dans nos conversations avec les autres – et chaque répétition a le potentiel de les altérer. »

Thomas Hoepker - Magnum

Thomas Hoepker – Magnum

La mémoire à court terme n’implique que des changements relativement rapides et simples au niveau des synapses mais la mémoire à long terme entraîne la fabrication de protéines neuronales spécifiques qui sont re-fabriquées à chaque fois qu’un souvenir est ré-archivé après avoir été évoqué.

Source : How Our Brains Make Memories / Greg Miller.- Smithsonian (mai 2010)

extraits (ma traduction, libre) après le saut… Lire le reste de cette entrée »

Written by cercamon

2 septembre 2016 at 20:20

Du lisible au visible / Ivan ILLICH.- Paris : Cerf, 1991.

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(Report du billet publié le 13 février 2005 sur « Cercamon »)

INTRODUCTION
Le livre n’est plus aujourd’hui la métaphore clef de l’époque : l’écran a pris sa place. Le texte alphabétique n’est plus que l’une des nombreuses manière d’encoder quelque chose que l’on appelle désormais le « message ». Rétrospectivement, la combinaison de ces éléments qui, de Gutenberg au transistor, avaient nourri la culture du livre apparaît comme une singularité de cette période unique et spécifique d’une société : la société occidentale. Cela en dépit de la révolution du livre de poche, du retour solennel à la lecture publique des poètes, et de la floraison parfois magnifique de publications alternatives réalisées chez soi. (9)

Avec Georges Steiner, je rêve qu’en-dehors du système éducatif qui assume aujourd’hui des fonctions totalement différentes il puisse exister quelque chose comme des maisons de lecture, proches de la yeshiva juive, de la medersa islamique ou du monastère, où ceux qui découvrent en eux-mêmes la passion d’une vie centrée sur la lecture pourraient trouver le conseil nécessaire, le silence et la complicité d’un compagnonnage discipliné, nécessaires à une longue initiation dans l’une ou l’autre des nombreuses « spiritualités » ou styles de célébration du livre. (9)

je décris et j’interprète une avancée technologique qui se produisit autour de 1150, trois cents ans avant l’usage des caractères mobiles. Cette avancée consista dans la combinaison de plus d’une douzaine d’inventions et d’aménagements techniques par lesquels la page se transforma de partition en texte. Ce n’est pas l’imprimerie, comme on le prétend souvent, mais bien ce bouquet d’inventions, douze générations plus tôt, qui constitue le fondement nécessaire de toutes les étapes par lesquelles la culture du livre a évolué depuis lors. Cette collection de techniques et d’usages a permis d’imaginer le « texte » comme quelque chose d’extrinsèque à la réalité physique de la page. (9)

C7 : DU LIVRE AU TEXTE.
Pendant une vingtaine de générations, nous avons été formés sous son égide. Et je suis moi-même irrémédiablement enraciné dans le sol du livre livresque. L’expérience monastique m’a donné un certain sens de la lectio divina. Mais la réflexion de toute une vie de lectures m’incline à penser que mes efforts pour permettre à l’un des vieux maîtres chrétiens de me prendre par la main pour un pèlerinage à travers la page m’ont, au mieux, engagé dans une lectio spiritualis aussi textuelle que la lectio scholastica pratiquée non au prie-Dieu mais devant un bureau. Le texte livresque est mon foyer, et lorsque je dis nous, c’est à la communauté des lecteurs livresques que je pense.

Ce foyer est aujourd’hui aussi démodé que la maison où je suis né, alors que quelques lampes à incandescence commençaient à remplacer les bougies. Un bulldozer se cache dans tout ordinateur, qui promet d’ouvrir des voies nouvelles aux données, substitutions, transformations, ainsi qu’à leur impression instantanée. Un nouveau genre de texte forme la mentalité de mes étudiants, un imprimé sans point d’ancrage, qui ne peut prétendre être ni une métaphore ni un original de la main de l’auteur. Comme les signaux d’un vaisseau fantôme, les chaînes numériques forment sur l’écran des caractères arbitraires, fantômes, qui apparaissent puis s’évanouissent. De moins en moins de gens viennent au livre comme au port du sens. Bien sûr, il en conduit encore certains à l’émerveillement et à la joie, ou bien au trouble et à la tristesse, mais pour d’autres, plus nombreux je le crains, sa légitimité n’est guère plus que celle d’une métaphore pointant vers l’information.

Nos prédécesseurs, qui vivaient solidement insérés dans l’époque du texte livresque, n’avaient nul besoin d’en explorer les débuts historiques. Leur aplomb se fondait sur le postulat structuraliste selon lequel tout ce qui est est d’une certaine façon un texte. Ce n’est plus vrai pour ceux qui sont conscients d’avoir un pied de part et d’autre d’une nouvelle ligne de partage. Ils ne peuvent s’empêcher de se retourner vers les vestiges de l’âge livresque afin d’explorer l’archéologie de la bibliothèque de certitudes dans laquelle ils ont été élevés. La lecture livresque a une origine historique, et il faut admettre aujourd’hui que sa survie est un devoir moral, fondé intellectuellement sur l’appréhension de la fragilité historique du texte livresque. (141)

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11 octobre 2013 at 12:04

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On disait qu’à …

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On disait qu’à une époque de hâte convenait un art rapide, absolument comme on aurait dit que la guerre future ne pouvait pas durer plus de quinze jours, ou qu’avec les chemins de fer seraient délaissés les petits coins chers aux diligences et que l’auto pourtant devait remettre en honneur. On recommandait de ne pas fatiguer l’attention de l’auditeur, comme si nous ne disposions pas d’attentions différentes dont il dépend précisément de l’artiste d’éveiller les plus hautes.

Proust, Sodome et Gomorrhe II

Written by cercamon

10 octobre 2013 at 11:36

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Volonté et attention (Simone Weil)

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cercamon

La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.

(Simone Weil, Attente de Dieu, 1942)

D’autres extraits après le saut (voir aussi Découvertes tardives sur mon autre blogue).

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17 juin 2012 at 13:16

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