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Roland Barthes: deux régimes de lecture (Le Plaisir du Texte, 1973)

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source: http://en.wikipedia.org/wiki/File:RolandBarthes.jpg(Les deux régimes de lecture que Barthes oppose ici correspondent à deux types de textes littéraires (et donc ne concernent que la lecture littéraire, à l’exclusion de la lecture utilitaire, d’information, ou la lecture d’étude, etc.): le texte de plaisir et le texte de jouissance. En simplifiant à l’extrême[1]: le premier est du côté de la culture bourgeoise, le second de celui sa destruction. Le texte de Proust est ici pris comme exemple de texte de plaisir (peut-être faut-il y reconnaître une lointaine fidélité à Sartre qui, Antoine Compagnon le rappelle, condamnait décidément Proust comme modèle de l’écrivain bourgeois). L’opposition a sans doute un peu vieilli et l’assignation systématique d’un régime de lecture à un type de texte littéraire pourrait être contestée depuis le texte de Barthes lui-même mais l’analyse des régimes d’attention à l’œuvre dans la lecture littéraire garde en tous cas toute son acuité, comme la distinction entre l’attention portée à l’énoncé et celle portée à l’énonciation sa fécondité heuristique.)

Bords[1], p.14:

…le récit le plus classique (un roman de Zola, de Balzac, de Dickens, de Tolstoï) porte en lui une sorte de tmèse[2] affaiblie : nous ne lisons pas tout avec la même intensité de lecture; un rythme s’établit, désinvolte, peu respectueux à l’égard de l’ intégrité du texte; l’avidité même de la connaissance nous entraîne à survoler ou à enjamber certains passages (pressentis « ennuyeux ») pour retrouver au plus vite les lieux brûlants de l’anecdote (qui sont toujours ses articulations: ce qui fait avancer le dévoilement de l’énigme ou du destin): nous sautons impunément (personne ne nous voit) les descriptions, les explications, les considérations, les conversations; nous sommes alors semblables à un spectateur de cabaret qui monterait sur la scène et hâterait le strip-tease de la danseuse, en lui ôtant prestement ses vêtements, mais dans l’ordre, c’est-à-dire: en respectant d’une part et en précipitant de l’autre les épisodes du rite (tel un prêtre qui avalerait sa messe). La tmèse, source ou figure du plaisir, met ici en regard deux bords prosaïques; elle oppose ce qui est utile à la connaissance du secret et ce qui lui est inutile; (…) l’auteur ne peut la prévoir : il ne peut vouloir écrire ce qu’on ne lira pas. Et pourtant, c’est le rythme même de ce qu’on lit et de ce qu’on ne lit pas qui fait le plaisir des grands récits : a-t-on jamais lu Proust, Balzac, Guerre et Paix, mot à mot ? (Bonheur de Proust: d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais les mêmes passages.)

(…)

D’où deux régimes de lecture : l’une va droit aux articulations de l’anecdote, elle considère l’étendue du texte, ignore les jeux de langage (si je lis du Jules Verne, je vais vite: je perds du discours, et cependant ma lecture n’est fascinée par aucune perte verbale — au sens que ce mot peut avoir en spéléologie[3]); l’autre lecture ne passe rien; elle pèse, colle au texte, elle lit, si l’on peut dire, avec application et emportement, saisit en chaque point du texte l’asyndète[4] qui coupe les langages — et non l’anecdote: ce n’est pas l’extension (logique) qui la captive, l’effeuillement des vérités, mais le feuilleté de la signifiance; (…). Or paradoxalement (tant l’opinion croit qu’il suffit d’aller vite pour ne pas s’ennuyer), cette seconde lecture, appliquée (au sens propre), est celle qui convient au texte moderne, au texte-limite. Lisez lentement, lisez tout, d’un roman de Zola, le livre vous tombera des mains; lisez vite, par bribes, un texte moderne, ce texte devient opaque, forclos à votre plaisir: vous voulez qu’il arrive quelque chose, et il n’arrive rien; car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours: ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tondre avec minutie, retrouver, pour lire ces auteurs d’aujourd’hui, le loisir des anciennes lectures: être des lecteurs aristocratiques.

___

  1. Le Plaisir du Texte ,s’il s’est déposé dans nos mémoires, dans ma mémoire depuis le début des années 70, depuis le temps de ma première lecture, peu après sa publication, comme la défense et illustration du texte d’avant-garde, se révèle à ma relecture d’aujourd’hui beaucoup plus complexe, peut être compris comme une stratégie oblique de sortie de l’avant-gardisme politico-littéraire.
  2. Le Plaisir du Texte est organisé selon un principe discret: en fin du livre on trouve une liste de mots suivis de numéros qu’on prend, la liste étant arrangée alphabétiquement, pour un index avant de se rendre compte que les numéros de page se suivent eux-mêmes selon l’ordre arithmétique et qu’on a là la table des matières d’un livre organisé comme un dictionnaire, une suite alphabétique d’articles mais dont les entrées sont cachées. En sorte que ce qu’on a lu comme un essai séquentiel, se révèle, à la fin seulement, comme un recueil de fragments (on sait que Barthes travaillait à partir de fiches). Et sous ce livre qui traite de régimes d’écriture court, presque clandestinement, un régime original d’écriture (où comprendre la composition du livre aussi bien que la production de phrases).
  3. notion rhétorique et grammaticale: écart, rupture de syntaxe par intercalation, en particulier entre un affixe et la partie du mot qui porte la racine. Voir: Barthes Roland. L’ancienne rhétorique. In: Communications, 16, 1970. Recherches rhétoriques. pp. 174, note 1, qui éclaire également le début de cet « article » (Sade)
  4. « Une perte est une ouverture par laquelle un cours d’eau devient souterrain. Celui-ci réapparaîtra à l’air libre par une résurgence. »
  5. « suppression des liens logiques et des conjonctions dans une phrase »

Written by cercamon

3 janvier 2012 at 21:20

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  1. [...] sur un autre régime de lecture livresque [...]


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