Archives de janvier 2012
Peter Sloterdijk sur le plagiat, la citation et la lecture (Le Monde)
Plagiat universitaire : le pacte de non-lecture / Peter Sloterdijk – LeMonde.fr
On devrait avoir à peu près rendu compte de la situation en partant de l’idée qu’entre 98 % et 99 % de toutes les productions de textes issues de l’université sont rédigées dans l’attente, si justifiée ou injustifiée soit-elle, d’une non-lecture partielle ou totale de ces textes. Il serait illusoire de croire que cela pourrait rester sans effet sur l’éthique de l’auteur.La culture de la citation est la dernière ligne sur laquelle l’université défend son identité.La culture avance sur ces petites pattes que sont les guillemets.Nous devons menacer jusqu’au bout les textes écrits pour le non-lecteur implicite d’être exposés à la lecture réelle, quitte à courir le risque que les auteurs-pirates d’aujourd’hui nous tiennent pour les imposteurs d’hier qui brandissent la menace de quelque chose dont ils ne peuvent assurer la mise en oeuvre.
la mort des livres-applications ? (sur SoBookOnline)

(via Digital Book World 2012 : “les livres sont partout !” | SoBookOnline)
“Lors de la Digital Conference de Londres (avril 2011), Evan Schittman avait pourtant annoncé la mort des livres-applications (une pierre tombale avec pour épitaphe : « eBooks enrichis et applications : 2009-2011″ servait ainsi de démonstration Power Point) ou plutôt : leur nécessaire diminution. Ces objets ont en effet d’abord rendu ivres les éditeurs avant qu’ils ne se rendent compte à leurs dépens que leurs coûts étaient trop difficiles à assumer (une application livre soignée, avec une ligne éditoriale solide et un minimum d’ambition peut coûter – dans le meilleur des cas - plusieurs dizaines de milliers d’euros) et devaient donc se limiter à quelques réalisations exceptionnelles.”
via tumblr http://lettrures.tumblr.com/post/16705044908
Communication dans la solitude: la lecture selon Proust et l’internet
Marcel Proust appelait la lecture un "miracle de communication au milieu de la solitude", et c’est aussi ce qu’est Internet. C’est un endroit où nous pouvons être seuls ensemble – et c’est précisément ce qui fait sa force.
Marcel Proust called reading a “miracle of communication in the midst of solitude,” and that’s what the Internet is, too. It’s a place where we can be alone together — and this is precisely what gives it power.
The Rise of the New Groupthink / Susan Cain – NYTimes.com (via Place de la Toile)
perception, compréhension et imagination
… perception, understanding and imagination, which we might intuitively consider to be three distinct chunks of our mental machinery, are inextricably tied together as simultaneous results of a single underlying strategy known as “predictive coding.”
L’avenir du livre imprimé?
Via Klog, via Aldus, une petite démo YouTube de la fameuse Expresso Book Machine ou comment transformer un e-book (et singulièrement un livre numérisé publié en .pdf, via Google Books par exemple
) en 6 minutes :
La vidéo a été prise à la Darien Library, une bibliothèque publique mais les EBM équipent de plus en plus de bibliothèques universitaires américaines.
L’occasion de relire l’article de Clive Thompson signalé (et partiellement traduit) la semaine dernière par Xavier de la Porte.
Proust: phénoménologie d’une lecture
(Depuis Barthes[1] la Recherche est généralement comprise comme l’histoire d’un avènement à l’écriture, cependant, c’est sur l’expérience de la lecture qu’elle s’ouvre [2], comme si une histoire d’écriture ne pouvait que se fonder dans une histoire de lecture.
Le long passage, cité ici, se trouve aussi dans Du côté de chez Swann, au milieu de Combray 2. Si la dimension qu’on appelle aujourd’hui "sociale" de lecture est bien présente, du côté de la recommandation[3], il s’agit bien ici d’une lecture individuelle[4], immersive et livresque (plus précisément ici littéraire). On remarquera peut-être une saveur platonicienne à ce passage, laquelle pourrait être comprise comme un index pointant vers l’intempestivité (contemporaine) de ce mode de lecture.)
Illustration Wolf Gang sur Flickr – CC Share alike
… ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle j’étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents.
Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui se passait au dehors? (…) Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange, (…), c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.
Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements dramatiques que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les personnages qu’ils affectaient n’étaient pas « réels », comme disait Françoise. Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous que par l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette infortune; l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. (…) La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de remplacer [les] parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler. Qu’importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent, qu’elles tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre respiration et l’intensité de notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état, où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception ; (ainsi notre cœur change, dans la vie, et c’est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons que dans la lecture, en imagination : dans la réalité il change, comme certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de ses états différents, en revanche, la sensation même du changement nous soit épargnée).
Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que l’autre, que celui que j’avais sous les yeux quand je les levais du livre. C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson : non loin montaient le long de murs bas des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes ; et quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté d’elle comme des couleurs complémentaires.
Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par hasard l’entourent dans notre rêverie ; car ces paysages des livres que je lisais n’étaient pas pour moi que des paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu’en avait fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa parole comme d’une révélation, ils me semblaient être – impression que ne me donnait guère le pays où je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère – une part véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et approfondie.
Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile : plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors, mais retentissement d’une vibration interne. (…).
Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite : et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel, le long silence qui le suivait semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné (…). Quelquefois même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière ; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose – tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour – dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.
Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi, par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant : « Les voilà, les voilà ! » pour que Françoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle.
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- « On sait que la Recherche du temps perdu est l’histoire d’une écriture », in Nouveaux essais critiques, 1972
- Très précisément sur l’expérience courante de l’endormissement sur un livre:
- "Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint…"
- ou de ce que mon ami Christian Jacomino appelle l’"Instance auctoriale abstraite"
- au point que sa description entame une analyse, au sens chimique, du sujet de cette lecture
(Les deux régimes de lecture que Barthes oppose ici correspondent à deux types de textes littéraires (et donc ne concernent que la lecture littéraire, à l’exclusion de la lecture utilitaire, d’information, ou la lecture d’étude, etc.): le texte de plaisir et le texte de jouissance. En simplifiant à l’extrême[1]: le premier est du côté de la culture bourgeoise, le second de celui sa destruction. Le texte de Proust est ici pris comme exemple de texte de plaisir (peut-être faut-il y reconnaître une lointaine fidélité à Sartre qui,
À quoi servent les annotations ? (enquête en cours sur SoBookOnline)
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Pratiques d’annotations (V) : la pleine conscience de la lecture | SoBookOnline.
À quoi servent les annotations? à extraire et "re-machiner" ou simplement à concentrer l’attention?
J’aime beaucoup la métaphore continuée de l’annotation qui s’agrippe au wagon du texte pour par son biais être relié au train de la bibliothèque (universelle – je simplifie un peu…).
Mon commentaire pour mémoire:
Rédigé par cercamon
16 janvier 2012 à 12:42
Publié dans commentaire, veille
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